The Bookman, The Novel with an original soundtrack :

India Arie 

Morcheeba 

Jaguar Wright 

Terence Blanchard 

Lambchop

Beck

Picason

George Benson

Amy Winehouse

Lalah Hathaway

Faze Action

Talvin Singh

Maher Khaury & (M. Conn)

Cat Power

Jill Scott

Quite Sane

D’Angelo

Georges Moustaki

Esbjörn Svensson trio

Sidonie 

Dave Matthews band

Jethro Tull

The Black Crowes

Kula Shaker

Return To Forever

22 Pistepirkko 

Bernard Allison 

Death in Vegas

Mahavishnou Orchestra

and more...

 

II

 

Mercedes

 

 

Momentanément arrêté, le métro vomissait de façon fluide, sa perpétuelle portion de voyageurs dégoulinante de tristesse et d’inquiétude qui se déversait avec frénésie sur le quai. Il était dix-huit heures passées de quelques minutes et il ne lui restait plus qu’une seule correspondance à prendre.

            Mercedes faisait, pourtant, partie de ses gens qui pouvaient s’offrir le privilège d’avoir une emprise sur leur temps. Elle, qui n’était pas agoraphobe, s’en voulait de se retrouver engluée dans la foule en pleines heures de pointe. Il était idiot, comme elle le pensait, alors que rien ne justifiait réellement son empressement ; de fuir l’appartement de Vladimir comme s’il s’était agit d’un monstre; où son départ n’aurait pas eu à souffrir de quelques heures de retard imaginaire. Ainsi, dans les couloirs, elle filait à toute allure, telle une anguille gracieuse, prise dans le courant habituel et routinier de ce gigantesque troupeau humain.

 

 Englouti par le tunnel, telle une bouche béante, le métro filait à grande vitesse. Debout, écrasée contre la porte d’accès par cette masse oppressante qui lui permettait tant bien que mal de respirer les effluves des plus diverses ; la rame ne désemplissait guère et il lui fallait prendre son mal en patience, au rythme des cris stridents d’un nourrisson allongé dans sa poussette que ses jeunes parents essayaient de calmer. Ecouteurs inutiles, vrillés aux oreilles ; elle méditait sur l’inadaptation du métro pour tout ce qui ne tenait pas sur deux jambes.

            Enfin arrivée chez elle, après s’être dévêtue et lavée, Mercedes se fit un thé aromatisé à l’essence de bergamote, acheté lors de ces dernières escapades londoniennes. Vautrée, nue, sur sa chaise longue en rotin, elle décompressait progressivement de sa soirée à l’image des exhalaisons odorantes de sa tasse de thé qui se dispersaient dans l’air, en courbes lisses. Jambes nonchalamment déployées ; à la merci des nappes musicales aussi onctueuses que veloutées, Mercedes s’abandonnait confortablement sur « She hate me », une composition de Terence Blanchard à laquelle il ne manquait qu’un langoureux petit massage de pieds qui n’aurait fait qu’ajouter à la perfection de l’instant. Vladimir, s’il avait été là ; en fervent gentleman, se serait volontiers acquitté de cette délicate tâche mais encore sous le choc, elle avait fuie pour des raisons, qui maintenant qu’elle y réfléchissait, paraissaient aussi floues que la fumée de sa tasse de thé qui s’évanouissait dans la pièce.

Elle se sentait si bien chez elle, dans son refuge aux allures de petit nid douillet. Il y avait plus d’une semaine qu’elle n’était pas rentrée et elle avait besoin d’être seule, au calme. De se recentrer sur elle-même. Tout ce temps passé chez son jeune et beau mécène lui avait été, en somme, aussi profitable qu’agréable, mais elle n’avançait plus dans ses travaux. Non ! Au fond d’elle-même, elle savait que ça n’était qu’un double faux prétexte tant son travail était laissé à l’abandon depuis presque un mois déjà et que ses sentiments envers son cher et tendre, si sentiments il y avait, n’étaient ni innocents, ni sincères. Partager la vie d’un homme marié n’avait rien d’une sinécure. Surtout sur le plan mental. Elle n’avait, pourtant, pas la mauvaise place se rassurait-elle et à y regarder d’un peu plus près, sa situation paraissait presque enviable : le plaisir par le plaisir pour le plaisir. Néanmoins, elle se sentait discrètement rongée par le remord. C’était presque une évidence ; Mercedes n’aimait pas cet homme. Pourtant, Vladimir était bel homme et qui plus est charmant, voire onctueux quand il n’en rajoutait pas des tonnes. C’était, d’ailleurs, sa gentillesse un peu trop marquée qui l’agaçait. Elle l’avait abordée lors d’un vernissage mondain dans le sud-ouest parisien. Il ne s’était  pourtant pas dérobé quand elle s’était permise de le questionner sur sa vie privée.

Ainsi, il lui arrivait, parfois, de se demander comment pouvait-il rester si serein tout en partageant la couche d’une femme qui n’était pas la sienne. A cela, elle ne préférait y songer tant les images qui défilaient dans son esprit fatigué ne lui inspiraient que dégoût. Dégouté d’elle-même, en réalité, de profiter des largesses de son bienfaiteur. Profiter des accointances dont il disposait dans les milieux d’affaires, politiques et culturels. Mais elle était jeune et jolie en plus d’être intelligente et lui affichait une insolente ascension dans les arcanes du pouvoir pour une personne si jeune. Alors quel mal pouvait-il y avoir à vouloir joindre l’utile à l’agréable ?

 

            Emergeant des sombres rêves dont elle peinait à se remémorer clairement les évènements, Mercedes se réveilla en sueur dans le mitan de la nuit. Elle avait du mal à retrouver le sommeil. Rideaux ouverts, les rayons nocturnes reproduisaient sur murs et plafond le ballet incessant des entrecroisements vitrés causé par les phares des voitures au dehors. Son horloge affichait : trois heures et quart.

            Situé au deuxième étage d’un immeuble en pierre de taille, son appartement baignait dans un doux capharnaüm. Il lui fallait, certes, ranger un peu mais elle avait, délibérément, fait de son nid douillet un petit atelier dans lequel elle pouvait s’adonner à loisir à ses passions qu’étaient la peinture et la sculpture. Sortie de l’école des beaux-arts il y a trois ans, Mercedes Beaurimar semblait être plus ou moins attirée par le mouvement moderne Fluxus. Courant de pensée de la fin des années cinquante issu du dadaïsme et de la philosophie zen entre autres. Avec pour illustres personnages parmi tant d’autres : Yoko Ono, compagne de feu John Lennon ou encore, et là, elle ne savait plus très bien, un grand-parent de l’artiste Beck Hansen. Cependant, si elle adhérait au fait que chacun est artiste, elle se sentait encore parfois imprégné des mouvements traditionnels et ne savait rejeter en totalité les côtés institutionnels de l’art, notamment concernant la musique. Et c’était avec cette dernière qu’elle avait choisi de voyager avec douceur pour le reste de la nuit. Un CD de Lambchop, acheté récemment, traînait non loin. Elle avait cette fâcheuse habitude de rester bloquée sur un morceau en particulier, qu’elle écoutait en boucle. En l’occurrence il s’agissait, ici, de la piste numéro six : « Flick ».

            La nuit semblait encore longue et elle avait projeté d’écouter ce CD entièrement cette fois-ci ainsi que « Sea Change » de Beck (avec une préférence pour « Paper Tiger » qu’elle écouterait aussi en boucle dans un premier temps) et de se remettre à ses travaux de sculpture. D’ailleurs, elle se sentait, à nouveau, inspirée et la musique avait cette douce faculté à décupler ses sens, à la transcender littéralement.

 

…/…   Non surprise d’arriver en premier sur les lieux, Mercé attendait patiemment non loin du restaurant Al Gusto Paradisiaco. Cet endroit bien coté dans la presse spécialisée et revues féminines, lui correspondait parfaitement même si les raisons de son choix étaient différentes.

            — Coucou ! lança derrière elle une voix qu’elle aurait pu reconnaître parmi mille autres. Excuse-moi. J’espère que je ne t’ai pas trop fais attendre ?

            — Si ! petite peste ! Ça fait des lunes que je poireaute, dit Mercedes en riant.

            — Tu fabules ! Je n’ai pas même cinq minutes de retard, fit-elle sur le même ton. Alors ? Pour notre tête-à-tête tu nous as réservé une table ?

            — Pas besoin. On m’a dit que ça n’était pas nécessaire pour ce soir. Tu savais qu’ils faisaient libérer les tables ici, rien que pour moi ? lâcha-t-elle en riant toutes les deux en se dirigeant vers le restaurant. « Ça me fait plaisir de te voir… petite garce ! Bien sûr, si je n’appelle pas je n’ai plus de nouvelles ! » dit Mercedes.

Le Gusto paradisiaco était le genre d’établissement qui en imposait aux sens, vous en mettait plein la vue. Atmosphère tropicale, ambiance douillette et exotique facilitées par la salsa timba de Picason, venue tout droit des Alpes suisses (condimentar de salsa muy picante) : lacérée par des lignes de basse lourde et d’un savant dosage de rythmes afro-cubains et de groove. Par cette chaude soirée, elles avaient choisi de s’installer en terrasse tout en profitant de la musique enivrante et pratiquer le vieux sport plus que millénaire qui consistait à zieuter en commentaires intéressés les gens qui passaient et plus particulièrement la gente masculine.

« Tu as un sacré culot de me dire ça ! Toi qui es toujours en vadrouille. Même la reine d’Angleterre ne voyage pas autant que toi !

D’ailleurs, tu dois en avoir des choses croustillantes à raconter, fit Meylee avec appétit en se pinçant les lèvres et en roulant des yeux. Ce voyage en Italie c’était comment ?

            — Bah, pas mal.

— Quoi c’est tout ? Tu n’as rien d’autre à me dire ? C’est tout toi ça ! Tu pars en Italie aux frais de la princesse. Quoi de plus naturel, n’est-ce pas ? Je t’adore. Vraiment je t’adore.

            — Arrête ! Nous étions chez des amis de Vladimir à Parme. On n y’est resté seulement deux jours, puis on est descendu sur la côte Génoise chez un de ses cousins qui a une marina privée. Ce type à des cousins sur tout le globe ! C’en est même effrayant. On a fini, ensuite, dans un hôtel à Livourne.

            — Humm… fini ? Dans un hôtel ? Wouahhh…Et à combien ? Je veux des détails ma chérie. Tu me racontes ça comme si tu avais un train à prendre. Tu ne me feras pas croire que je me suis plus amusée en restant ici. Tu t’évades une semaine et tu me ramènes du pipi de chat. Allez, franchement, entre nous. Ils sont comment ces italiens ? Tu t’en es fait combien? Dis quelques choses, merde!

            — Décidément toi, tu ne changeras jamais…

            — Me changer ? Pourquoi voudrais-tu me changer ? Ne me trouves-tu pas suffisamment à ton goût ? fit Meylee avec un sourire plein de malice.

            — Oh que si. Délicieuse, même. Ne change rien. C'est comme ça que je t'aime.

 

Tous droits réservés – Enrick CINDY – Avril 2005

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