The Bookman, The Novel with an original soundtrack :

India Arie 

Morcheeba 

Jaguar Wright 

Terence Blanchard 

Lambchop

Beck

Picason

George Benson

Amy Winehouse

Lalah Hathaway

Faze Action

Talvin Singh

Maher Khaury & (M. Conn)

Cat Power

Jill Scott

Quite Sane

D’Angelo

Georges Moustaki

Esbjörn Svensson trio

Sidonie 

Dave Matthews band

Jethro Tull

The Black Crowes

Kula Shaker

Return To Forever

22 Pistepirkko 

Bernard Allison 

Death in Vegas

Mahavishnou Orchestra

and more...

III  

Magali

 

Mains dans les poches il l’a reconnu de suite parmi la foultitude d’anonyme. Elle était vêtue d’un chemisier blanc cintré, les manches retroussées jusqu’aux coudes, dont les pans flirtaient à peine avec jean bleu délavé qui dessinait comme il se devait ses formes sybarites. Elle  portait en bandoulière un petit sac à main en toile dure assez original aux touches verte et marron. Ses pieds presque entièrement dégagés épousaient parfaitement des chaussures à lanières à talons mi-hauts où la courbure du coup de pied prononçait mieux encore l’image de cette féminité sensuelle. Telles des phéromones indescriptibles secrètement captées par un organe primitif et atrophié, nommé voméronasal, située aux tréfonds de son nez, l’effet, chez Iscleef, ne m’y guère de temps à se manifester.

            C’était avec son large sourire qu’il accueillit Magali. Malgré les saveurs érotiques et naturelles des discussions qu’ils avaient entretenues, c’était d’une manière tout à fait académique que se fit le premier contact. Il vint à penser à cet instant qu’il regrettait d’être à aujourd’hui, prétextant le confort de leurs liaisons via écrans interposés. Mais au même moment il répudia l’idée qu’elle allait se jeter dans ses bras au milieu de tous ces inconnus à l’instar du cliché type des deux amants ridicules courant l’un vers l’autre sur une plage déserte alors que, dans un sens, il ne la connaissait guère mieux.

            Ils se faufilaient autant que faire se peut sur cette grande place grouillante de monde ébahit et conquis par un spectacle de rue vrombissant que proposait une petite troupe de jeunes hommes aux torses musculeux qui gesticulaient énergiquement sur des rythmes effrénés de hip hop balancés par un vieux poste à CD aux basses étonnantes. Dans ce brouhaha général et énergique où planait une ambiance de fête, Iscleef lui proposa tant bien que mal d’emprunter la petite rue pavée située à deux pas. Ils arrivèrent sur une autre place beaucoup moins grande, entourée de bars étudiants et de cafés. Ils bifurquèrent à droite pour s’engager en direction du Jazz Velvet Underground, petit pub auquel il était habitué qui ne payait pas de mine. Il y avait du monde et le bar ne tarderait pas à se remplir complètement à mesure que la nuit avançait mais étrangement la place qu’il affectionnait et désirait, celle des hauts tabourets près de la baie vitrée, était encore libre à sa grande surprise. En entrant, il salua Anselme, le patron de l’établissement, grand gaillard à la calvitie naissante et à la barbe poivre et sel, d’un signe de tête. Ce dernier, d’un hochement de tête tout aussi complice, les invita à s’installer ; le bras droit replié sur lui-même, paume ouverte à l’horizontale en direction de l’endroit convoité.

            Le soir aux multiples teintes rosées cédait peu à peu le pas à l’emprise lisse de la nuit bleutée. De dehors, l’atmosphère de bonne ambiance que dégageait ce bar plein de monde attirait encore plus de gens avide d’en être sous les yeux d’Iscleef et Magali, assis derrière la vitre, non étrangers à ce phénomène. De dedans, le climat chaud tamisé à la lumière orangée des lampes et mêlé aux odeurs de cigarettes s’imprégnait du chef d’œuvre « White Rabbit », repris ici par Georges Benson où les guitares sèches sur un tempo ibérique s’enroulaient en volute autour de trompette, clarinette et divers instruments à vent à la merci des guitares électriques. Et cela sous la férule bienveillante de grands noms du Jazz tels que Sonny Rollins, Thelenious Monk, Ella Fitzgerald, Chet Baker, Charlie Parker, Miles Davis, Stan Getz, John Coltrane et Louis Armstrong, immortalisés dans des encadrements accrochés sur les murs d’une tapisserie couleur bois. Iscleef faisait face au bar et en plus du joli visage de son invitée, il avait une belle vue parmi pléthore de postérieurs féminins de toutes formes accolés au comptoir. Des groupes de filles en goguette et Dieu seul savait si elles étaient célibataires, dégustaient des bières en ce week-end bien mérité où des garçons venaient tenter leur chance par des échanges de sourires, d’éclats de rire et de discussions qu’on imaginait intéressantes.            Iscleef essayait de mettre à l’aise en gardant son naturel dans des attitudes de courtoisie ordinaire. Il se fraya un passage et alla commander auprès d’Anselme, derrière son zinc, des shooter ; petits verres de rhum aux arômes inédits et se servit en coupelles de cacahuètes et de grains de maïs grillés et salés.

 

…/… Il lui semblait faire ce qu’il fallait pour débloquer une situation de première rencontre où l’on avance à pas feutrés en prenant les précautions de ne pas mettre les pieds dans le plat. Mais à l’évidence quelque chose n’allait pas. Un malaise, qu’il ne savait expliquer, était en train de s’installer entre eux. D’où peut-être la tournure quelque peu poreuse que prenait leur conversation. Cela ne se déroulait pas comme il l’avait souhaité et le blocage ne venait pas de lui, pensa-t-il. Et pire encore, il ne savait pas comment embrayer sur le sujet qui ferait se décanter cette étrange situation. De son côté, Magali ne le regardait pas dans les yeux et redoutait les blancs d’une discussion qui tardait à se vouloir naturelle. Et au moment où les musiques soul et jazzy se succédaient pour finir par s’engouffrer progressivement dans la brèche croissante laissée entre eux, Amy Winehouse à la voix torride et son « Take the box » tenait la corde. Iscleef regardait de manière furtive autour de lui pour savoir si les autres n’avaient pas remarqué la relation bizarre qu’il entretenait avec cette fille. De plus, il détestait cette impression désagréable où il n’avait plus de prise avec les évènements. Il ne comprenait pas la réaction de Magali ce soir qui tranchait singulièrement avec sa façon d’être sur le net. Ils avaient tous les ingrédients se disait-il pour passer un bon moment et Iscleef comptait un peu sur l’alcool pour donner une touche de légèreté à cette soirée. Il n’imaginait pas ramener Magali chez lui ce soir, s’attendant à un refus poli de sa part. Sacro-saint premier soir. Les us et les coutumes sont parfois d’un ridicule, pensait-il, surtout quand la veille tout tendait à l’inverse. Mais cela était prévu. En revanche, ce qu’il était moins c’était cette sensation de gêne qui les collait en permanence comme une tâche indélébile. Voulant rompre cette atmosphère spéciale, il lui prit la main droite qu’elle s’empressa de retirer aussitôt. Cette réaction finit d’achever une soirée dont il pensait le plus… grand bien ? Non ! Au vu de ses longs mouvements de tête de gauche à droite et de son sourire mi-figue, mi-raisin.

            L’incompréhension était totale. Que faire en pareille situation, songea-t-il ? Tout prédestinait à des lendemains câlins et pourtant ça n’en prenait pas le chemin. Il s’était montré ouvert comme à l’ordinaire. Un questionnement de soi était en train de s’opérer clandestinement, en catimini. Il eut un long silence. De longues secondes durant lesquelles par un étrange paradoxe Magali se trouvait seule assise face à lui. Iscleef n’avait pas rêvé ! C’était elle qui lui avait proposé de se rencontrer, de sauter le pas, de voir si cela marchait comme on le prétendait. C’était bien ces mots et non quelques inventions sorties tout droit de son esprit vagabond. A quoi cela rimait-il ? Etait-ce une mauvaise blague à laquelle il était le cobaye du jour ? cogitait-il dans un flegme de circonstance. Pourquoi s’était-elle montrée si débridée il n’y a pas si longtemps et si cul-serré maintenant. Il répugnait l’idée d’être le fruit de l’expérience d’une petite connasse en quête de distraction. Du genre de celles pour qui tenir un journal intime devenait jubilatoire car dicté par la mode du moment. Et si cela était le cas, alors il n’était jamais bon de découvrir qu’un autre, ce soir là, aurait tout aussi bien pu faire l’affaire.

            La colère prenait peu à peu le pas sur la détresse. Une colère mesurée néanmoins car elle n’empiétait pas encore sur la raison. En gentleman avisé qu’il était, Iscleef proposa de raccompagner Magali jusqu’à la station de métro la plus proche et sur tout le long du chemin ils n’échangèrent que peu de mots. A la distance physique qui les séparait d’un bon mètre, s’en installait une autre qui avait valeur de gouffre lunaire en comparaison. Arrivés sur les lieux, ils se dirent au revoir de la même manière qu’ils s’étaient dis bonjour et se promirent de se revoir dans un absolu hypothétique laissant comme un arrière goût d’inachevé et de soirée foireuse.

 

Tous droits réservés – Enrick CINDY – Avril 2005

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